Tests non paramétriques
Corrélation des rangs de Spearman
Calculer une corrélation sur les rangs plutôt que sur les valeurs : le coefficient rₛ capte toute liaison monotone, même non linéaire, et résiste aux valeurs extrêmes.
01 · Quand la liaison n'est pas une droite
Le coefficient de corrélation de Pearson, noté , mesure à quel point deux variables s'alignent sur une droite. C'est un excellent outil… tant que la relation est effectivement linéaire et les données à peu près normales.
Mais la biologie regorge de relations courbes. La concentration d'un polluant dans l'eau et son accumulation dans le foie d'un poisson croissent ensemble, mais de façon exponentielle. La dose d'un médicament et son effet suivent souvent une courbe qui s'infléchit. Dans ces cas, les deux variables « montent ensemble » sans jamais former une droite : Pearson, qui ne sait mesurer que l'alignement linéaire, sous-estime alors la force de la liaison.
Il nous faut un coefficient qui reconnaisse une relation dès lors qu'elle est monotone — c'est-à-dire toujours croissante, ou toujours décroissante — sans exiger qu'elle soit droite. C'est exactement ce que fournit la corrélation des rangs de Spearman, notée .
02 · L'idée : la corrélation de Pearson… sur les rangs
La recette est d'une élégance remarquable. On ne change pas de formule : on change de matière première.
- On range séparément les valeurs de (rang de 1 à ) et les valeurs de .
- On applique ensuite la formule de Pearson, mais aux rangs au lieu des valeurs brutes.
Pourquoi cela résout notre problème ? Parce qu'une relation courbe mais monotone devient parfaitement linéaire une fois exprimée en rangs : si augmente toujours quand augmente, alors le rang de augmente exactement en même temps que le rang de , quelle que soit la courbure. Les rangs redressent la courbe.
Dans le cas commode où il n'y a aucun ex æquo, la formule de Pearson sur les rangs se simplifie en une expression très maniable, fondée sur les différences de rangs de chaque paire :
Comme , le coefficient varie entre (liaison monotone décroissante parfaite) et (croissante parfaite), signalant l'absence de tendance monotone.
03 · Un exemple chiffré complet
On étudie la bioaccumulation d'un polluant : sa concentration dans l'eau (, en µg/L) et sa concentration mesurée dans le foie de poissons (, en mg/kg), sur sept sites.
| Site | (eau) | (foie) | rang | rang | ||
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | 2 | 3,1 | 1 | 1 | 0 | 0 |
| 2 | 4 | 5,0 | 2 | 3 | −1 | 1 |
| 3 | 5 | 3,8 | 3 | 2 | +1 | 1 |
| 4 | 8 | 9,5 | 4 | 4 | 0 | 0 |
| 5 | 11 | 22 | 5 | 5 | 0 | 0 |
| 6 | 15 | 60 | 6 | 6 | 0 | 0 |
| 7 | 20 | 150 | 7 | 7 | 0 | 0 |
La relation entre et est fortement courbe (les valeurs de explosent : 3,1 puis 150). Mais en rangs, elle est presque parfaite : seuls les sites 2 et 3 sont légèrement inversés.
Un : la liaison monotone est presque parfaite.
04 · Spearman contre Pearson : la comparaison décisive
Sur ces mêmes données, la corrélation de Pearson appliquée aux valeurs brutes vaut environ : déjà plus basse que , et elle s'effondrerait bien davantage sur une courbure plus prononcée ou en présence d'un point franchement aberrant. Pourquoi cet écart ?
Parce que Pearson est tiré vers le bas par la courbure : les points ne s'alignent pas sur une droite, et l'unique valeur géante () déforme tout le calcul. Spearman, en travaillant sur les rangs, ignore et la courbure et l'ampleur des écarts : il ne voit que l'ordre, qui, lui, est quasi parfait.
| Pearson | Spearman | |
|---|---|---|
| Mesure | liaison linéaire | liaison monotone |
| Calcul sur | les valeurs | les rangs |
| Sensible aux valeurs extrêmes | oui, beaucoup | non, très peu |
| Suppose la normalité | oui (pour tester ) | non |
05 · Tester la significativité de rₛ
Un coefficient calculé sur sept sites pourrait n'être qu'un caprice du hasard. On teste donc l'hypothèse nulle « et ne sont liées par aucune tendance monotone » ( dans la population).
Pour les petits effectifs, on compare à une valeur critique tabulée : on conclut à une liaison significative si dépasse ce seuil. Pour au risque bilatéral de 5 %, la table donne un seuil d'environ ; notre le franchit largement : la corrélation est significative.
Pour de plus grands effectifs, on peut recourir à une approximation (par une loi de Student à degrés de liberté), comme pour Pearson.
06 · Piège : monotone ne veut pas dire causal, ni « en cloche »
Deux confusions guettent.
Spearman ne voit que le monotone. Une relation en U — baisse puis remonte quand croît (comme la mortalité en fonction d'une dose, minimale à dose moyenne) — n'est pas monotone. Spearman y renverra un proche de 0, alors qu'il existe une liaison bien réelle, mais non monotone. Un coefficient nul ne signifie donc jamais « aucune relation », seulement « aucune tendance monotone ».
07 · À retenir
- Le coefficient de Spearman est la corrélation de Pearson appliquée aux rangs de et de .
- Il capte toute liaison monotone, même courbe (non linéaire), et résiste aux valeurs extrêmes ; il ne suppose aucune normalité.
- Sans ex æquo : , où est la différence de rangs de chaque paire.
- Sur notre exemple (, relation exponentielle) : , d'où , bien au-dessus du seuil critique : liaison significative.
- Pearson mesure l'alignement linéaire ; Spearman la tendance monotone. Un nul signifie « pas de tendance monotone », pas « aucune relation ».
QCM · épreuve 1
QCM
Q1. Quel type de liaison le coefficient de Spearman rₛ est-il capable de détecter ?
Q2. Comment calcule-t-on le coefficient de Spearman ?